From zoul at no-log.org Fri Sep 14 14:29:44 2007 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Fri Sep 14 13:38:40 2007 Subject: [L'autre (tour du) monde de zoul...] =?iso-8859-1?q?Lom=E9_=3F_Y=27a_rien_!?= Message-ID: <32457.BgsECg5QWX8=.1189769384.squirrel@webmail.no-log.org> Hillacondji. La route qui rejoint la frontière togolaise depuis Cotonou m'offre au moins deux bonnes raisons de revenir un jour sur mes pas : Ecolojah, le projet d'école endogène et écologique de l'ami Artajah, et l'IDEE, institut de développement et d'échanges endogènes du professeur Aguessy... Une fois passée la frontière, je fais une étrange rencontre. Dans le taxi qui mène à Lomé, j'ai eu la chance d'avoir le siège de droite, qu'on partage habituellement à deux, pour moi tout seul. J'interpelle alors mon chauffeur : « - Et la situation au Togo ? » « - Lomé, y'a rien. Y'a pas de travail. Tu peux rien. Tu vas travailler fatiguer, tu ne pourras jamais payer un terrain, et construire ta maison. Tu travailles, tu peux tout juste manger. Rien de plus. » Point de départ à vif d'une discussion qui va durer une bonne heure, au cours de laquelle Jo le taximan, pas celui de la chanson, mais celui de la galère, va me raconter quelques-unes de ses mésaventures... Jo a 32 ans. Il y a 7 ans, pendant qu'on passait l'an 2000 dans la fébrilité, lui fêtait ses 25 bougies, et, las de conduire la moto, de faire le zemidjan toute la journée dans les gazs d'échappements, d'enchainer les boulots de merdes, comme au port de Lomé, où il se saigne pour les libanais pour 5000 F CFA (8 euros) par semaine, décidait en compagnie de 5 copains de tenter l'aventure vers l'Europe. 400 000 F CFA (650 euros) en poche en moyenne pour chacun, nos 6 amis togolais prennent donc un matin la route de l'exil, direction Agadez au nord du Niger, en passant par Maradi, Zinder, puis vers la Lybie... Tripoli plus exactement, dans le but de travailler quelques mois, et de réunir les 1000 dollars nécessaires à la traversée, sur un bateau de fortune. Avec le risque d'y rester certes, mais surtout porter par l'espoir de rejoindre et de travailler en Espagne, en Allemagne, ou encore en Angleterre .. Et la France ? Il n'aime pas. Quand j'insiste pour savoir pourquoi, la réponse tombe cinglante : « - C'est la France qui a soutenu le vieux Eyadéma. Ici, la France, on ne l'aime pas. » Sur la route, l'équipement de voyage est sommaire. Une bouteille de 5 litres, pour stocker l'eau, qui servira bientôt à traverser le désert, après Agadez, du gari (farine de manioc), du sucre. Les arachides qui servent de plat favori aux étudiants seront gardés pour les moments les plus durs. Dans le désert, les risques sont innombrables. Il faut économiser l'eau, « boire un peu un peu » et prier pour que la bouteille ne finisse pas avant la fin de la traversée. « Si ça finit, tu es mort. ». La sécheresse est une chose. L'autre risque, c'est les bandits. De nombreux ghanéens et nigérians traversent le désert avec de la drogue qu'ils ingurgitent dans des petits sacs. « Des bandits t'éventrent au milieu du désert. Tu as la drogue sur toi, c'est bon pour eux. Si tu n'as rien, c'est déjà trop tard, tu meurs là sur place. » S'il est là pour me raconter tout ça, c'est que lui a pu traverser, et revenir. Il raconte tout ça avec une distance impressionnante. Comme si ce n'était pas lui qui avait vécu tout ça. Il reprend son récit, poussé par mes questions. « Arrivée à Tripoli, tu dois travailler. Tu peux travailler à la construction des routes. Tu viens le matin, tu travailles la journée. Tu prends ton argent le soir. 8000 F CFA(13 euros) par jour. Tu ramènes ton argent à la maison si tu es chanceux. Il y a des petits voyous libyens qui attaquent régulièrement au couteau. Si tu résistes, tu te retrouves avec de belles entailles sur les bras, tu peux même y passer. Les weekend, c'est plus calme, tu peux faire des travaux de jardin dans des maisons, par ci, par là. Il faut beaucoup travailler pour espérer rejoindre l'Europe rapidement.» Après deux mois sur place, Jo a pu économiser 500 000 F CFA (750 euros). Il les garde dans la chambre qu'il partage avec ses 5 amis. Un matin, des policiers débarquent sur le chantier où il travaille sous le soleil depuis 2 bonnes heures. Contrôle des papiers. Il n'est pas en règle évidemment. Embarqué aussitôt pour l'aéroport, il sera expulsé le lendemain sur Cotonou avec des cas similaires de nombreuses nationalités, sans repasser par sa maison. Son aventure s'arrête ici. Mais il connaît la suite, comme les nombreux africains qui rêvent de rejoindre l'autre rive. « Si tu arrives à économiser, tu entres en contact avec des marocains, des libyens, des algériens qui organisent la traversée pour toi. Après, c'est la chance et la solidité qui décident de ton sort. Si tu parviens à passer, tu peux bosser un peu en Espagne, puis rejoindre le nord de l'Europe. En France, tu seras toujours emmerdé, mais à Londres ou en Allemagne, une fois que tu es là-bas, tu es tranquille. Tu peux travailler et envoyer des sous au pays, ou essayer de faire venir ta famille. » Sur les 6 du départ, 3 sont passés. Deux sont en Allemagne, un à Londres. Les 2 autres ont également été ramenés de force au Togo. Il n'a plus de contacts avec eux si ce n'est un bref contact au début pour tenter de récupérer l'argent économisé. Apparemment, ça aurait disparu. Il pense qu'ils ont pris ça. « - C'est comme ça... » Depuis 7 ans, il a travaillé à Lomé, économisé pour se payer son propre véhicule. Une fois qu'il l'aura, il pourra mettre un peu plus d'argent de côté et retenter l'aventure. Entre temps, Jo s'est marié et a eu un fils. Que fera-t-il d'eux ? « - Ils viennent avec moi. Enfin, ils me rejoindront, une fois là-bas. » J'ai pas eu le courage de lui demander ce qu'il adviendra d'eux si jamais il disparaissait en route. J'avais trop peur qu'il me demande à son tour ce qu'il adviendra d'eux s'il restait ici.. « - Le Togo, ce sera long à changer... » Je reste au Togo jusqu'au 25 septembre. Concert de Tiken Jah le 22. Ensuite départ pour Ouagadougou, et le 20eme anniversaire de l'assassinat de Sankara du 11 au 15 octobre. Prochain message sur la politique au Togo dans la perspective des législatives... Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com PS : Je suis joignable au 00 228 081 25 38.