[Zoulstory.com]Une autre Afrique est possible : ce Forum Social Africain résolument politique nous l'a démontré !
Zoul
zoul at no-log.org
Mer 3 Déc 17:37:40 CET 2008
J'ai pris un peu de temps avant d'écrire ce troisième message pour deux
raisons : la première, c'est le manque de temps, puisque depuis lors, je
n'ai pas eu un moment de repos (samedi et dimanche étant consacré à des
visites de terrains en brousse, et le début de semaine à mon travail avec
les organisations paysannes), la seconde est un peu plus complexe : les
quelques critiques formulées à chaud, et sans doute un peu maladroitement,
dans mon précédent message, envoyé en plein milieu du forum, n'ont pas du
tout été apprécié des organisateurs nigériens. C'est donc avec un peu plus
de recul – quelques 5 jours après la clôture de ce 5ème forum social
africain – que je rédige ce message.
::: Une réussite incontestable au niveau national, mais à revoir à
l'échelle continentale
Bien que n'ayant pas participé aux forums sociaux africains précédents,
Bamako (2002), Addis abeba (2003), Lusaka (2004) et Conakry (2005),
j'avais tout de même reçu des échos plus ou moins réjouissants de ces
différents rendez-vous. De l'avis des organisateurs, comme de celui de
nombreux participants, dont je fais partie, cette édition est
incontestablement une belle réussite sur de nombreux points, surtout si
l'on prend comme référence d'autres forums de cette envergure (mondial
polycentrique de Bamako, mondial de Nairobi, forums sociaux
ouest-africains). Mieux, cette édition marque vraiment une nouvelle étape
dans la construction d'un espace de convergence des luttes et des
mouvements sociaux d'Afrique, à travers l'instauration d'une mentalité
nouvelle au sein des participants. . Cela dit, bien qu'on puisse
évidemment se réjouir des avancées, et de l'esprit généralement positif
qui a plané sur le forum, force est de constater que la dimension
continentale n'a pas été à la hauteur des attentes qu'on pouvait avoir, à
l'image de l'immense défi qu'il reste à relever partout pour l'émergence
de nouvelles pratiques au sein des mouvements sociaux qui se veulent
populaires.
::: Une nouvelle étape a été franchie : forte participation populaire et
du monde paysan
Parlons d'abord des succès, à mettre au compte des organisateurs nigériens
: la mobilisation et la participation des paysans, des femmes et des
jeunes marque un nouveau pas dans la représentation des classes populaires
les plus touchées par la crise et la mondialisation néo-libérale.
L'organisation d'une activité autour de la souveraineté alimentaire,
pendant toute la durée du forum, dans un espace réservé, a vu une forte
participation des paysans venus de l'intérieur du Niger, mais aussi de la
sous-région ouest-africaine. Les débats, tenus en majorité dans les
langues nationales, et traduites ensuite en français ont passionnés les
foules, avides de compréhension et pleines d'interrogations en,
particulier sur les réponses à apporter aux difficultés rencontrées par le
monde rural ces dernières années, sur les OGM, les changements
climatiques, le rôle des femmes, et les enjeux liés aux accords
commerciaux (APE, TEC, politiques agricoles etc...).
Cette participation a été rendue possible par l'investissement de tout
ceux, nombreux, qui se sont battus, souvent 100% bénévolement, pour la
réussite de l'événement. Les jeunes, et les étudiants en particulier se
sont investis fortement pour rendre cela possible : impossible de trouver
un lieu en ville sans trouver une série d'affiches du forum social
africain, pas un chauffeur de taxi qui n'est – au moins – entendu parler
de ce forum, pas une radio qui ne se soit fait l'écho de cet événement, à
part peut-être la radio nationale, ou plutôt la radio étatique devrais-je
dire. Certes, tout le monde n'est pas capable d'expliquer véritablement et
dans les détails le contenu de ce rendez-vous, mais nombreux sont ceux qui
adhèrent et apprécient l'idée même sur la base des informations qui leurs
sont parvenus. C'est une première ! Et une nouveauté à féliciter et
encourager.
::: Un contexte socio-politique qui joue fortement sur l'organisation du
forum
Pour apprécier à sa juste valeur cette édition du forum social, et en
particulier si l'on compare au précédent événement du même style qui s'est
tenu au Niger, à savoir le 2ème Forum Social Nigérien, il convient de
rappeler quelques éléments du contexte politique qui précède
l'organisation de ce forum : les clivages existants au sein de la société
civile nigérienne sont également à lire au travers de ce prisme.
Il faut déjà remonter à la dernière grande mobilisation populaire de 2005
: le grand mouvement contre la vie chère de 2005, soutenu et porté par la
Coalition équité contre la vie chère, n'est pas loin de balayer le pouvoir
en place. Ce mouvement qui voit des millions de nigériens descendre dans
la rue pacifiquement, plusieurs fois de suite et dans tout le pays, ainsi
que des opérations villes mortes largement suivies, se termine en queue de
poisson sur des accords, signés par une partie des protagonistes seulement
qui ne seront finalement pas respectés par le gouvernement, et qui vont
scinder la « société civile » nigérienne de façon durable en plusieurs
entités plus ou moins distinctes. Dès alors, on peut distinguer de façon
grossière les « modérés » qui à travers les négociations et les accords
cassent le rapport de force, tandis que les « radicaux » tel le Groupe
Alternative, emmené par Moussa Tchangari, proposent eux d'accentuer la
pression.
L'autre aspect concerne le contexte politique récent, qui autorise
finalement la tenue de ce forum, et amène même le gouvernement à financer
une partie des activités à travers un financement de 15.000 euros (contre
105.000 euros initialement promis) contrairement au bras de fer de 2006
qui avait bien failli rendre impossible la tenue du second forum social
nigérien. Les raisons peuvent être multiples : le gouvernement a
finalement compris que c'était plutôt son intérêt que de laisser tenir
cette activité, rien de grave ne s'étant passé lors des premiers. Par
ailleurs, les élections approchent, et il faut éviter de se mettre encore
plus de gens à dos. Par ailleurs, les forums se sont tenus un peu partout
dans la sous-région, comment justifier une interdiction au Niger ?
::: Les caravanes sous-régionale. Un demi-succès : où est la transparence ?
Le forum a réclamé à cor et à cris la transparence des industries
extractives, mais on peut aussi se demander où est la transparence dans
l'organisation des caravanes ? Quel budget alloué à qui, et par qui ? Qui
a décidé des participants à ces caravanes ? Quelle communication autour de
ces activités ? Pour ne pas voir toujours les mêmes têtes, le forum se
doit d'ouvrir véritablement les coulisses de ces choix, pour permettre à
tout un chacun des éléments d'information claire, sans quoi, le forum
social africain restera le forum de quelques altermondialistes qui seront
taxés, comme d'autres auparavant de reproduire les mêmes comportements que
ceux que l'on reproche souvent à nos dirigeants.
::: Des défis qui restent à relever : logistique, pédagogie, représentativité
Le principal écueil, qui peut sembler moins important au regard des
nombreux défis relevés, mais qui a largement influencé négativement
l'appréciation des participants, c'est d'abord celui de la logistique :
l'accueil des délégations, leur hébergement dans des lieux éloignés les
uns des autres, et parfois isolés, leurs déplacements, et la gestion des
traductions en particulier vers l'anglais, tout cela fut parfois
fastidieux, mais semble-t-il un peu difficile à améliorer en l'état actuel
des choses, et surtout au vu des exigences des participants ! Heureusement
que la restauration, généralement source de bien des conflits, était géré
individuellement ! Pour cela encore, les organisateurs ont étés bien
inspirés, même si cela a parfois été critiqué par ceux qui pensent encore
que ceux qui invitent à participer sont ceux qui doivent forcément tout
prendre en charge...
Là où un effort reste à faire, et qui à mon avis peut faire encore l'objet
d'une grande amélioration, c'est dans la pédagogie, et dans le processus
d'intégration du plus grand nombre dans l' « aventure altermondialiste ».
Enfin, et ce n'est pas là le fait des organisateurs, le mouvement social
dans son ensemble cherche à engranger les mobilisations de grande ampleur
: cela ne se fait pas sans un travail de fourmi à la base, que chacun des
organisations qui cherchent un véritable changement social se doit de
continuer à amplifier.
On pourra par ailleurs noter la faible participation des européens à ce
forum, qu'on pouvait pour ainsi dire compter sur les doigts de la main
(surtout si l'on exclue ceux qui vivent déjà sur place, coopérants,
expatriés etc...). Cela s'explique, au moins partiellement par la
proximité dans le temps du grand rendez-vous altermondialistes qui aura
lieu dans moins de deux mois, le forum social mondial qui se tiendra à
Belem, au Brésil, pour lequel il faudra prévoir des dépenses importantes
pour ceux venus d'Europe.
::: J'arrive à la fin de cet article et toujours pas une ligne sur le camp
de la jeunesse Frantz Fanon !
Ceux qui étaient attentifs à mon dernier papier sont pourtant sans doute
dans l'attente, compréhensible au vu de l'enthousiasme qui était alors le
mien : j'en suis quelque peu revenu. Alors que le cadre de cet espace que
s'était donnée la jeunesse, restait plutôt assez classique, ma volonté
d'imposer une rupture aussi bien dans le format que dans la logique même
de cet espace a mal été reçu des jeunes qui n'ont vu chez moi que le
reflet de l'ancien colonisateur ! Une situation déjà vécue par le passé,
et à nouveau une bonne leçon pour moi, qui m'amènera sans aucun doute à
travailler mon approche face à la jeunesse consciente, qui s'est
finalement organisée et qui a proposé un nouveau cadre de rencontres, et
d'échanges au niveau du continent, auquel, au moins pour quelques uns, je
n'étais pas le bienvenue en tant que français. Un cadre de plus ?
Peut-être, mais au moins, des questions essentielles ont été débattues de
longues heures durant. L'avenir nous dira si ces participants étaient
suffisamment conscients des enjeux et des difficultés à venir.
Personnellement, je n'y crois pas, mais leur souhaite bon vent. Nul doute
que les plus coriaces et déterminés croiseront à nouveau ma route !
Deux thèmes clés, et qui traversent quotidiennement les débats au sein de
la population nigérienne n'ont pas occupés la place à laquelle nous nous
attendions. Pour ma part, à travers le témoignage sur ma participation au
« Collectif Areva ne fera pas la loi au Niger », j'aurais souhaité
pouvoir apporter ma contribution à certains débats contre la guerre qui
frappe le nord du pays, entre le Mouvement des Nigériens pour la Justice
et les Forces Armées du Niger. Un thème qui, semble-t-il, a été
soigneusement évité, même si abordé rapidement par un éloquent révérend
venu du Nigeria. Et pourquoi si peu de débats autour du « Tazarché »
pendant ce forum ? Quid de la véritable démocratie et du risque qui plane
de tripatouillage de la constitution pour permettre à Tandja de rester sur
le trône? Qui cela pouvait-il déranger ou arranger ? La question reste
pour le moment sans réponse.
Mais finalement, ce qu'on doit retenir, et qui restera dans l'histoire des
forums sociaux africains, c'est cette farouche volonté des organisateurs
nigériens d'instaurer un nouveau style, un nouvel état d'esprit qui
favorise le changement des mentalités et la prise de conscience que cet
autre monde possible commence d'abord dans nos comportements quotidiens et
dans notre façon d'aborder de telles rencontres. Un comportement qui rompt
avec de vieilles habitudes, prises notamment par le secrétariat africain
du forum social dont l'opacité, l'arbitraire, et le copinage sont devenus
la spécialité : on ne les a pour ainsi dire pas vu pendant ce forum, si ce
n'est en train de pérorer dans les tribunes qu'ils s'étaient eux-mêmes
attribués... Et il est plus qu'urgent que cela change...
Zoul
Niamey, le 3 décembre 2008
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