From zoul at no-log.org Tue Nov 25 02:33:32 2008 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Tue Nov 25 02:57:44 2008 Subject: [Zoulstory.com]En direct de Niamey pour le Forum Social Africain, avec Alternative Niger et les paysans ! Message-ID: <57505.VwMBDgsBD3w=.1227576812.squirrel@webmail.no-log.org> Pas facile de se remettre à écrire après ce long silence ! De l'eau a coulé sous les ponts depuis mon dernier message, la crise s'est abattu de plein fouet sur l'ensemble du monde, et je crois que je m'en réjouis... De mon côté, peu de changements, si ce n'est le rythme et le nombre des activités en cours, surtout à Paris depuis quelques mois, avec Survie, et autour de l'étrange rencontre... Et c'est donc depuis le Niger que j'aime tant que je me rattaque à mon clavier pour concocter un nouveau « carnet de route enragé » depuis le Forum Social Africain 5ème édition, qui commence demain à Niamey ! Pour resituer le contexte à ceux qui reçoivent cet email pour la première fois, il faut dire que cela fait quelques années que je me ballade ici et là pour partager avec les amis mes petites impressions de voyage, parfois quelques idées, et plus particulièrement celles brassées au sein des forums sociaux notamment en Afrique... Mais avant, laissez-moi vous rappeler que j'ai intégré depuis juin dernier la petite équipe d'Inter-réseaux Développement rural, une association qui favorise et encourage les échanges d'idées et d'expériences entre organisations paysannes et du monde rural, chercheurs, et institutions diverses et variées... Mon rôle consiste plus spécifiquement à travailler sur toutes les thématiques qui se rattachent aux NTIC et à la communication... J'envoie ainsi tous les 15 jours un bulletin de veille sur l'actualité du monde rural, j'anime le site internet, dont je prépare une nouvelle version pour 2009, et enfin, j'appuie depuis peu les organisations paysannes d'Afrique de l'Ouest pour une meilleure utilisation des NTIC pour leurs communications internes et externes... C'est donc dans ce cadre, et en compagnie de Christophe, directeur de cette association, que j'arrive au Niger, avec aussi mes deux autres casquettes : Survie et CADTM, ce qui n'est pas toujours facile et évident à gérer... Souvenez-vous qu'en 2006, j'avais déjà eu la chance et l'honneur de participer à la deuxième édition du Forum Social du Niger, organisé autour de l'association Alternative Niger, par de nombreuses organisations de la « société civile » nigérienne. Cette fois-ci, on change d'échelle, puisque c'est toute l'Afrique qui est attendue à Niamey, et même le monde, puisqu'on attend de nombreux participants d'Europe, d'Asie et des Amériques... En 2 ans, beaucoup de choses ont changé au Niger. On pense évidemment au conflit du Nord-Niger qui s'instaure dans la durée soulevé entre autre autour de l'exigence d'une meilleure répartition des bénéfices immenses liées à l'exploitation des ressources naturelles, dans un contexte de diversification des acteurs, puisque la France et Areva ne sont plus seules à avoir de l'appétit pour la formidable richesse des sous-sols nigériens. En effet, la délivrance dans la plus totale opacité de plus de 120 permis de recherches et d'exploitations ont amenés un groupe d'individus à former le Mouvement des Nigériens pour la Justice, qui a pris les armes et affrontent l'armée nigérienne et dérangent les multinationales... Par ailleurs, le président Tandja a mis intelligemment à l'ombre son principal allié, ancien premier ministre Hamadou Hama qui croupit en prison depuis presque 6 mois, et qui constituait alors son principal adversaire pour les prochaines présidentielles... Tazarché ! . Continuer ! Vous n'y échapperez pas dans tout le Niger. C'est l'esprit du temps, l'ambiance qui est dans l'air, irrespirable. Les nigériens semblent mystifiés et se préparent déjà à voir Tandja effectuer son troisième mandat, pourtant interdit par la constitution. Comme on l'a souvent connu dans la sous-région, il est difficile de quitter le pouvoir : le monsieur veut continuer coûte que coûte et la tension, pour ne pas dire la guerre, au Nord lui permettrait ainsi de se prolonger ad vitam eternam... Me voilà donc en route pour Niamey, et déjà dans l'avion, j'ai la chance de tomber entre deux personnes fort sympathiques : Chloé Leprince, journaliste à Rue89, qui vient faire une formation « webmédias » à des journalistes africains, dont mon ami togolais Dimas Dzikodo, et Guy Désiré Yaméogo, principal responsable du marché du film du Fespaco, le premier festival de cinéma africain, qui rentre tout juste du Brésil... A l'aéroport, mieux vaut avoir son carnet de vaccination, si l'on veut s'éviter quelques négociations fastidieuses... Avec un peu de tact et de bonne humeur, on finit par se comprendre.. Dehors, Idrissa Moumouni, chargé de communication de la Plateforme Paysanne du Niger nous accueille chaleureusement, et nous accompagne dans une auberge, qui par chance fait face à une buvette mal achalandée, mais qui propose tout de même la traditionnelle, et particulièrement de rigueur cette fois-ci : j'ai nommé la « conjoncture », bière locale un peu moins chère que les autres, qu'on consomme surtout en temps de crise... La soirée a continué au groupe Alternative où l'ambiance pré-forum est déjà là, je retrouve de nombreux amis, et suis accueilli avec une chaleur incroyable, qui donne l'impression qu'un rien de temps s'est écoulé depuis mon dernier séjour, qui remonte pourtant à deux ans... Allez, je sais que vous ne lirez pas si je suis trop long, mais je vous brosse tout de même mon premier jour ici, qui commence par une visite à la Plateforme Paysanne, où nous sommes présentés à l'équipe, qui place le droit à l'alimentation, l'agriculture familiale et les valeurs et savoirs paysans au coeur de son action. Beaucoup de promesses en lien avec le programme de la semaine puisque les paysans du Niger, mais aussi de la sous-région seront mobilisés pour un grand forum autour de la souveraineté alimentaire qui réunira plus de 400 participants... On voudrait continuer notre route, mais on nous chasse de l'hôtel, réservé pour la délégation ivoirienne. Peu de choix s'offre à nous, et c'est un peu contraint que nous nous rendons dans un hotel de grand standing – d'où je vous écris – dans une espèce de suite présidentielle énorme. Ça coute vraiment cher et y'a même pas de piscine, mais c'est original, et pour le moins contradictoire pour des participants à un forum social. Je me demande si je vais pas rejoindre le camp des jeunes dès demain, même si pour des raisons professionnelles, il semble plus sage que je reste non loin de mon collègue, qui reste une semaine seulement... La journée continue donc au siège d'Alternatives, où les inscriptions sont en cours, et où l'activité frénétique annonce un forum d'envergure, même si les coupures de courant de la « Coupelec » nous privent parfois de nos principaux outils de travail... Un repas enfilé et la chaleur nous abat... On rencontre aussi un groupe d'espagnols sympas, croisé quelques années plus tôt, à Ouagadougou, à l'occasion du 20ème de Thomas Sankara... Ensuite, tandis que Christophe se rend à la Plateforme Paysanne, je prends la route de la frontière avec le Burkina pour accueillir les caravanes en provenance du Sénégal, du Nigeria et qui sont passés dans les différents pays pour prendre des passagers. Grosse fiesta à la descente du bus, même si nos amis sont fatigués, les sénégalais sont dans des bus depuis 5 jours maintenant ! On les laisse donc continuer vers le stade où ils seront logés, tandis que je m'arrête à l'université, où a lieu une grande soirée culturelle, avec des sketchs comiques joués par les étudiants, tous plus drôles et réussis les uns que les autres. Le concert est plus difficile en playback essentiellement et avec une sono qui commence à fatiguer sérieusement... Sur la route, j'ai eu l'occasion de discuter longuement de la préparation du forum, avec Abdourahamane, du Réseau des Journalistes pour les Droits de l'homme, pièce-maitresse du forum que je connais depuis Porto Alegre en 2003, et avec Maestro Abdoul, un jeune technicien passionné de son qui travaille à la radio Alternative... Mais je garde ça pour demain soir, si j'ai encore un peu d'énergie car je dois me lever à 8h pour aller en brousse pour un atelier d'écriture sur les savoirs paysans. Je serai de retour sur Niamey à la mi-journée pour la marche d'ouverture, puis la cérémonie d'ouverture et le concert sur une place publique de la ville... De même que pour les premières photos, que je mettrais en ligne demain sur Zoulstory.com et sur d'autres sites... Je suis joignable au +227.90.52.42.82 ou par sms sur mon téléphone français... A très bientôt ! Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com From zoul at no-log.org Thu Nov 27 05:46:12 2008 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Thu Nov 27 05:51:49 2008 Subject: [Zoulstory.com]La rage. Ou le silence assassin. Message-ID: <35957.VwMBDgsBD3w=.1227761172.squirrel@webmail.no-log.org> Quand tu rentres à l'hôtel à 4h12 du matin et que tu allumes ton ordinateur pour écrire un message, c'est que non seulement la journée a été riche, mais qu'en plus, elle t'a donné l'énergie pour la partager avec le plus grand nombre. Du courage et un viva pour ceux qui liront ce message jusqu'à sa fin (Ils peuvent m'écrire d'ailleurs, ça me fait toujours plaisir !) Je ne vous dirai presque rien sur le mardi : la matinée en brousse avec les paysans, une belle marche d'ouverture l'après-midi, réunissant plus de 10 000 personnes, et qui s'est déroulée dans la joie et la bonne humeur, puis suivie d'un concert qui a surtout attiré la jeunesse. Rien à dire de particulier, si ce n'est peut-être souligner cette formidable mobilisation de la jeunesse consciente du pays. Quand à aujourd'hui, qui voyait donc l'ouverture des travaux du forum, ce fût une journée pleine d'émotions, de surprises, de déceptions, de rencontres incroyables, de colères et de frustrations, mais qui finit dans la joie, l'excitation et l'espoir de construire ensemble, avec ceux qui se reconnaissent un des multiples espaces des « résistances » d'aujourd'hui et de demain. Prévues pour commencer à 9h, les activités d'ouverture prirent du temps pour démarrer. La salle peine à se remplir : l'information ne passe pas, le lieu de rassemblement n'est pas clair. Manifestement, même si cela n'est pas remarqué par tous, on sent que quelque chose ne va pas en cette première journée. Les participants arrivent quand même peu à peu, mais la grande salle du palais des sports a bien du mal à se remplir. C'est donc dans une salle à moitié vide que commencent les activités musicales, suivi d'une introduction en plénière : « l'Afrique dans l'arc des crises » qui aura eu – peut-être - le mérite d'éclairer - un peu - les plus informés d'entre nous, mais également celui – mortellement disqualifiant - d'ennuyer au plus haut point la grande majorité de la salle : aucune interprétation, le français pour seul langue, ce qui ennuie aussi bien les étrangers, que ceux qui au Niger ne sont pas familiers de la langue coloniale. Seuls les plus érudits, et quelques patients s'accrochent pour interpeller de façon généralement fort pertinente les premiers conférenciers, qui peinent à répondre aux préoccupations des intervenants qui se succèdent au micro, et qui préfèrent les interrompre après leurs première minutes... Pour ma part, je me ballade donc au hasard, et profite des moments de rencontres alors occasionnés. Nombreux sont les paysans qui ne parlent pas français : sentiment frustrant et réjouissant de voir qu'ils sont là, mais que la communication reste si difficile, presque impossible. Le partage d'un repas en compagnie de quelques membres du « collège des femmes » de la plateforme paysanne du Niger compensera un peu cela : le ragout d'igname est doux, et les femmes paysannes ont tant de choses à dire. On parle de la conception du travail et de leurs interprétations ici et là-bas, et l'on s'enrichit de nos différences. Plus tard, c'est Yaya de Mooriben, qui m'expose sa vision des forums sociaux, et de la société en général : on se retrouve sur l'importance du changement des mentalités, à la base, autour des jeunes et des femmes en particulier. On partage en commun des projets, presque similaires de centre communautaire en milieu rural. C'est déjà l'heure du Forum sur la Souveraineté alimentaire, et je tombe dans une conférence sur le rôle des femmes dans l'atteinte de la souveraineté alimentaire. Cela semble intéressant, mais je cherche la grande salle, où doivent se dérouler les débats en plénière. Il est bientôt 17h, et l'activité prévue pour commencer à 15h n'a pas du tout l'air de se dérouler, ni même de se préparer. Quelques participants, dont l'ami François d'Alternatives Canada sont là, et patientent. Je n'ai pas pour ma part autant de sagesse, et je retraverse donc le stade, pour me rendre à l'atelier sur le rôle des organisations de la société civile dans la lutte pour la transparence des industries extractives et le contrôle des ressources naturelles... Un bien beau panel est réuni, les langues nationales sont utilisées et traduites, le public est présent, et les interventions se complètent les unes les autres. Une seule femme à la table, Samira de l'Institut Panos à Dakar, c'est déjà ça, lorsqu'apparait sur la gauche des intervenants un premier groupe de femme, chargé de matelas, et aux mines renfrognées. Elles sont très en colère. Je m'en vais à leur rencontre, et elles m'expliquent qu'elles attendent depuis 2 heures qu'on leur donne une salle pour tenir leur atelier sur les discriminations et les violences faites aux femmes, en lien avec la lutte contre la pauvreté. Pour éviter le scandale, et éviter de perturber le cours de ce passionnant débat, la parole leur est donnée brièvement pour exprimer leur frustration. Le message reste positif et le problème trouve finalement sa solution... Ma curiosité et mon appétit sont éveillés, je m'engouffre à leur suite et participe à cet « échange » entre femmes. En fait d'échange, une femme juriste sénégalaise fait la leçon au femmes ici réunies, sur le plaidoyer des femmes dans la lutte contre la pauvreté. Celles-ci restent et écoutent patiemment, poliment, sans trop rien dire. Heureusement, deux femmes anglophones, une nigériane et une zambienne, expriment quelques désaccords sur la façon de mener l'atelier et les débats. C'est au moment où je vais donner mon point de vue que, Sol, une vénézuélienne à qui je fais la traduction en espagnol, est soudainement pris d'un malaise. Je suis contraint de l'accompagner pour faire la traduction auprès des services médicaux. Les pompiers nous accompagnent au centre de santé, qu'on trouve difficilement après 30 minutes d'errance autour du stade. Heureusement que ce n'était pas une urgence ! Je retourne donc à l'atelier, qui vient de se finir, et j'engage donc la discussion avec d'autres participants. L'écho de cette première journée qui prend fin est assez mitigé : les gens semblent déçus par la désorganisation générale, le retard accumulé, le manque de renseignements, même si globalement, les contenus et les exposés restent pertinents et intéressent les gens. Pour ma part, fatigué, et sans doute échauffé par les nombreux commentaires négatifs, je commence à mettre en doute moi aussi le sérieux de nos amis organisateurs. Quelques échanges avec Moussa Tchangari me rassure un peu, et je me souviens des difficultés inhérentes à ce genre de forum. Lui est d'un calme olympien, et moi sans doute un peu frustré d'avoir raté la totalité des interventions du forum sur la Souveraineté Alimentaire, qui se sont finalement tenus avec quelques heures de retard... La lutte continue : je fais la rencontre fortuite de Ghassan, d'Action Jeunesse, une connaissance marocaine d'internet, et d'un de ses amis du Forum des Alternatives Sud au Maroc. Nous échangeons et eux m'enjoignent de laisser un peu de temps aux choses pour qu'elles se mettent en place. Ils ont raison les types. Entre temps, tout le monde a disparu pour aller manger ou se laver, et je me retrouve un peu tout seul au milieu des bâtiments soudainement devenus désert. Je me cherche un peu, comme on dit ici, et me rends compte que j'ai 17 appels manqués sur mon téléphone. Oubli passager de la nouvelle technologie, pris dans le tourbillon de la vie. Je cherche donc les amis burkinabè qui tentaient de m'appeler, et c'est au hasard d'une allée du stade que je tombe sur 4 syndicalistes des environs de Tahoua, avec lesquels j'engage le dialogue et, et recueille leurs impressions du forum. « Tout va bien ! » Je connais ça par cœur et essaye de les faire développer ce « tout va bien! » là... Finalement, tout ne va pas bien : je l'avais un peu deviné, et les copains, qui participent à leurs premiers forums sociaux, sont plutôt dépités. Ils ne comprennent pas ce qu'on attend d'eux, ni à quoi sert ce forum, ils pensent que les APE sont des associations de parents d'élèves, et ne comprennent pas non plus à quoi font référence ces histoires d'OMG... S'engage alors un intense échange de plus de 2h30, qui voit s'installer et participer entre 100 et 200 participants, essentiellement venus de l'intérieur du pays, et qui, bien que visiblement ancrés dans des luttes ou des mouvements à l'échelle locale, n'ont pas vraiment idée de ce que sont ces histoires de forums sociaux, d'Accords de Partenariat Economiques et d'Organismes Génétiquement Modifiés. Ils critiquent vivement les orateurs du matin qui n'ont pas été pédagogues, et qui restèrent assis, sans faire face à leur public pour délivrer leur froid message. Ils saluent mes explications, et s'aperçoivent qu'ils en savent bien plus qu'ils ne le pensaient, et je deviens alors le « conférencier » qu'ils ne veulent plus laisser partir. Leurs questions, des plus simples au plus complexes, entrainent de nouvelles séries de questions, et l'échange n'en finirait pas, si je n'étais arraché par mon ami Dimas du Togo, de passage à Niamey, qui m'invite à son hôtel pour manger un morceau. Dans l'entrée, on y croise le grand militant du Hip Hop Didier Awadi, en compagnie de Menobi, un rappeur engagé du Niger, que je ne connaissais pas, mais qui semble sur la même longueur d'onde et qui m'invite à son studio ce dimanche. Se pointe également Mireille Mendès-France que je croise plus souvent à Paris, et qui n'est autre que la fille de l'éminentissime Frantz Fanon, que vous connaissez déjà tous par coeur... Un bon débat s'engage et pour la première fois, nous avons vraiment l'occasion de discuter le temps qu'il faut avec Awadi. On parle entre autres des imposteurs des forums et des mouvements sociaux, et nous savons qu'ils sont nombreux et pro. Il faut laisser la place, et peu à peu la lumière se fera sur qui est qui et qui fait quoi. Bref, finalement, on se sépare, j'avale mon repas rapide, et reprend la route en direction du stade municipal, où se tient le camp de la jeunesse. Les étudiants sont là, relativement peu nombreux et les délégations étrangères sont presque invisibles, à l'exclusion notable de Rasmané et Valian, deux vaillants du Burkina Faso... Le dispositif des débats est le même qu'au matin, et bien que les sujets soient intéressants en soi (sur la réforme des institutions internationales, et sur l'état des indépendances aujourd'hui...), leur traitement fastidieux sur le mode exposé-conférence-fleuve sans échanges finit d'abattre les derniers étudiants qui tombent de sommeils... Ils s'alignent alors pour prendre les 1.000 F.CFA promis pour encourager leur participation, ce qui m'énerve au plus haut point dans un premier temps, et que je comprends finalement avec les explications toujours tranquilles de l'ami Diori, qui coordonne les activités des jeunes : pour assurer la participation des plus touchés par les crises, les jeunes et les paysans, pour entendre, pour une fois, leurs voix à eux, et non celle de ceux qui parlent en leurs noms, c'est l'effort minimal à fournir pour s'assurer qu'ils quittent leurs champs ou leurs campus. Quoi de plus logique après tout ? Rien de plus choquant que l'hôtel à 30 000 CFA la nuit depuis lequel je vous écris ce message... Au final, le grand nombre des étudiants gagne le bus qui les raccompagne au campus, tandis que nous restons, à moins d'une vingtaine d'individus, que des hommes malheureusement, à débattre de nos stratégies, et de celles de la jeunesse pour organiser le changement local et global que nous souhaitons. Les avis divergent, le thé se fait attendre, les nattes sont sur le sol, et les moustiques font leur festin. Mais au final, on prend des résolutions, on commence à se comprendre, et il est presque 4h du matin quand nous nous séparons pour regagner les lieux où nous passerons la nuit, avec une promesse ferme : celle de mobiliser le plus grand nombre le lendemain, pour une immense assemblée générale des jeunes du forum social africain, et dégager ensemble les pistes et stratégies de nos actions communes, et mettre en place, enfin, une véritable plateforme efficace, de liaison entre nous qui luttons ici, et ceux qui luttent partout ailleurs, tout le temps... Un saut en taxi, quelques marches chacune de différentes tailles, une porte à ouvrir et le confort climatisé de mon hôtel pour privilégiés. Au campus, à quelques minutes de là, les frères nigériens s'entassent à 15 dans des chambres prévu pour 2, et se relaient toutes les 4 heures pour profiter d'un espace où trouver un semblant de repos. C'est leur intimité, celle dont on ne parle pas facilement tous les jours, mais que certains ont acceptés de révéler pour que l'injustice cesse. La crise qui prend une nouvelle envergure au niveau mondial, eux ne l'ont pas sentie particulièrement. Pour eux, la crise est leur quotidien, leur amie fidèle : c'était la merde avant, et ce sera toujours la merde demain. Au niveau syndical, la lutte ne paye plus, et bien que la base soit très consciente que les conditions sociales des étudiants soient invivables, chacun y voit son intérêt propre : trop de leurs anciens leaders ont trahies la cause, et à quoi bon s'engager dans des luttes puisque les choses ne font que s'aggraver... Convaincus que c'est par un dialogue sincère, décomplexé, vivant et passionné que nous trouverons les forces et les voies pour arracher notre libération commune, nous nous promettons d'essayer demain de remobiliser les énergies positives pour construire ensemble cet autre monde possible que nous désirons tant, et que beaucoup réclament, en rage, ou ignorent encore dans un silence assassin... Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com PS : Photos et vidéos en ligne sur www.Zoulstory.com ainsi que plusieurs entretiens audios à écouter sur www.afriradio.net