[Zoulstory.com]La rage. Ou le silence assassin.

Zoul zoul at no-log.org
Jeu 27 Nov 05:46:12 CET 2008


Quand tu rentres à l'hôtel à 4h12 du matin et que tu allumes ton
ordinateur pour écrire un message, c'est que non seulement la journée a
été riche, mais qu'en plus, elle t'a donné l'énergie pour la partager avec
le plus grand nombre. Du courage et un viva pour ceux qui liront ce
message jusqu'à sa fin (Ils peuvent m'écrire d'ailleurs, ça me fait
toujours plaisir !)

Je ne vous dirai presque rien sur le mardi : la matinée en brousse avec
les paysans, une belle marche d'ouverture l'après-midi, réunissant plus de
10 000 personnes, et qui s'est déroulée dans la joie et la bonne humeur,
puis suivie d'un concert qui a surtout attiré la jeunesse. Rien à dire de
particulier, si ce n'est peut-être souligner cette formidable mobilisation
de la jeunesse consciente du pays.

Quand à aujourd'hui, qui voyait donc l'ouverture des travaux du forum, ce
fût une journée pleine d'émotions, de surprises, de déceptions, de
rencontres incroyables, de colères et de frustrations, mais qui finit dans
la joie, l'excitation et l'espoir de construire ensemble, avec ceux qui se
reconnaissent un des multiples espaces des « résistances » d'aujourd'hui
et de demain.

Prévues pour commencer à 9h, les activités d'ouverture prirent du temps
pour démarrer.
La salle peine à se remplir : l'information ne passe pas, le lieu de
rassemblement n'est pas clair. Manifestement, même si cela n'est pas
remarqué par tous, on sent que quelque chose ne va pas en cette première
journée. Les participants arrivent quand même peu à peu, mais la grande
salle du palais des sports a bien du mal à se remplir. C'est donc dans une
salle à moitié vide que commencent les activités musicales, suivi d'une
introduction en plénière : « l'Afrique dans l'arc des crises » qui aura eu
– peut-être - le mérite d'éclairer - un peu - les plus informés d'entre
nous, mais également celui – mortellement disqualifiant - d'ennuyer au
plus haut point la grande majorité de la salle : aucune interprétation, le
français pour seul langue, ce qui ennuie aussi bien les étrangers, que
ceux qui au Niger ne sont pas familiers de la langue coloniale. Seuls les
plus érudits, et quelques patients s'accrochent pour interpeller de façon
généralement fort pertinente les premiers conférenciers, qui peinent à
répondre aux préoccupations des intervenants qui se succèdent au micro, et
qui préfèrent les interrompre après leurs première minutes...

Pour ma part, je me ballade donc au hasard, et profite des moments de
rencontres alors occasionnés. Nombreux sont les paysans qui ne parlent pas
français : sentiment frustrant et réjouissant de voir qu'ils sont là, mais
que la communication reste si difficile, presque impossible. Le partage
d'un repas en compagnie de quelques membres du « collège des femmes » de
la plateforme paysanne du Niger compensera un peu cela : le ragout
d'igname est doux, et les femmes paysannes ont tant de choses à dire. On
parle de la conception du travail et de leurs interprétations ici et
là-bas, et l'on s'enrichit de nos différences. Plus tard, c'est Yaya de
Mooriben, qui m'expose sa vision des forums sociaux, et de la société en
général : on se retrouve sur l'importance du changement des mentalités, à
la base, autour des jeunes et des femmes en particulier. On partage en
commun des projets, presque similaires de centre communautaire en milieu
rural.

C'est déjà l'heure du Forum sur la Souveraineté alimentaire, et je tombe
dans une conférence sur le rôle des femmes dans l'atteinte de la
souveraineté alimentaire. Cela semble intéressant, mais je cherche la
grande salle, où doivent se dérouler les débats en plénière. Il est
bientôt 17h, et l'activité prévue pour commencer à 15h n'a pas du tout
l'air de se dérouler, ni même de se préparer. Quelques participants, dont
l'ami François d'Alternatives Canada sont là, et patientent. Je n'ai pas
pour ma part autant de sagesse, et je retraverse donc le stade, pour me
rendre à l'atelier sur le rôle des organisations de la société civile dans
la lutte pour la transparence des industries extractives et le contrôle
des ressources naturelles...

Un bien beau panel est réuni, les langues nationales sont utilisées et
traduites, le public est présent, et les interventions se complètent les
unes les autres. Une seule femme à la table, Samira de l'Institut Panos à
Dakar, c'est déjà ça, lorsqu'apparait sur la gauche des intervenants un
premier groupe de femme, chargé de matelas, et aux mines renfrognées.
Elles sont très en colère. Je m'en vais à leur rencontre, et elles
m'expliquent qu'elles attendent depuis 2 heures qu'on leur donne une salle
pour tenir leur atelier sur les discriminations et les violences faites
aux femmes, en lien avec la lutte contre la pauvreté. Pour éviter le
scandale, et éviter de perturber le cours de ce passionnant débat, la
parole leur est donnée brièvement pour exprimer leur frustration. Le
message reste positif et le problème trouve finalement sa solution...

Ma curiosité et mon appétit sont éveillés, je m'engouffre à leur suite et
participe à cet « échange » entre femmes. En fait d'échange, une femme
juriste sénégalaise fait la leçon au femmes ici réunies,  sur le plaidoyer
des femmes dans la lutte contre la pauvreté. Celles-ci restent et écoutent
patiemment, poliment, sans trop rien dire. Heureusement, deux femmes
anglophones, une nigériane et une zambienne, expriment quelques désaccords
sur la façon de mener l'atelier et les débats. C'est au moment où je vais
donner mon point de vue que, Sol, une vénézuélienne à qui je fais la
traduction en espagnol, est soudainement pris d'un malaise. Je suis
contraint de l'accompagner pour faire la traduction auprès des services
médicaux. Les pompiers nous accompagnent au centre de santé, qu'on trouve
difficilement après 30 minutes d'errance autour du stade. Heureusement que
ce n'était pas une urgence !

Je retourne donc à l'atelier, qui vient de se finir, et j'engage donc la
discussion avec d'autres participants. L'écho de cette première journée
qui prend fin est assez mitigé : les gens semblent déçus par la
désorganisation générale, le retard accumulé, le manque de renseignements,
même si globalement, les contenus et les exposés restent pertinents et
intéressent les gens. Pour ma part, fatigué, et sans doute échauffé par
les nombreux commentaires négatifs, je commence à mettre en doute moi
aussi le sérieux de nos amis organisateurs. Quelques échanges avec Moussa
Tchangari me rassure un peu, et je me souviens des difficultés inhérentes
à ce genre de forum. Lui est d'un calme olympien, et moi sans doute un peu
frustré d'avoir raté la totalité des interventions du forum sur la
Souveraineté Alimentaire, qui se sont finalement tenus avec quelques
heures de retard...

La lutte continue : je fais la rencontre fortuite de Ghassan, d'Action
Jeunesse, une connaissance marocaine d'internet,  et d'un de ses amis du
Forum des Alternatives Sud au Maroc. Nous échangeons et eux m'enjoignent
de laisser un peu de temps aux choses pour qu'elles se mettent en place.
Ils ont raison les types. Entre temps, tout le monde a disparu pour aller
manger ou se laver, et je me retrouve un peu tout seul au milieu des
bâtiments soudainement devenus désert. Je me cherche un peu, comme on dit
ici, et me rends compte que j'ai 17 appels manqués sur mon téléphone.
Oubli passager de la nouvelle technologie, pris dans le tourbillon de la
vie. Je cherche donc les amis burkinabè qui tentaient de m'appeler, et
c'est au hasard d'une allée du stade que je tombe sur 4 syndicalistes des
environs de Tahoua, avec lesquels j'engage le dialogue et, et recueille
leurs impressions du forum. « Tout va bien ! » Je connais ça par cœur et
essaye de les faire développer ce « tout va bien! » là... Finalement, tout
ne va pas bien : je l'avais un peu deviné, et les copains, qui participent
à leurs premiers forums sociaux, sont plutôt dépités. Ils ne comprennent
pas ce qu'on attend d'eux, ni à quoi sert ce forum, ils pensent que les
APE sont des associations de parents d'élèves, et ne comprennent pas non
plus à quoi font référence ces histoires d'OMG...

S'engage alors un intense échange de plus de 2h30, qui voit s'installer et
participer entre 100 et 200 participants, essentiellement venus de
l'intérieur du pays, et qui, bien que visiblement ancrés dans des luttes
ou des mouvements à l'échelle locale, n'ont pas vraiment idée de ce que
sont ces histoires de forums sociaux, d'Accords de Partenariat Economiques
et d'Organismes Génétiquement Modifiés. Ils critiquent vivement les
orateurs du matin qui n'ont pas été pédagogues, et qui restèrent assis,
sans faire face à leur public pour délivrer leur froid message. Ils
saluent mes explications, et s'aperçoivent qu'ils en savent bien plus
qu'ils ne le pensaient, et je deviens alors le « conférencier » qu'ils ne
veulent plus laisser partir. Leurs questions, des plus simples au plus
complexes, entrainent de nouvelles séries de questions, et l'échange n'en
finirait pas, si je n'étais arraché par mon ami Dimas du Togo, de passage
à Niamey, qui m'invite à son hôtel pour manger un morceau. Dans l'entrée,
on y croise le grand militant du Hip Hop Didier Awadi, en compagnie de
Menobi, un rappeur engagé du Niger, que je ne connaissais pas, mais qui
semble sur la même longueur d'onde et qui m'invite à son studio ce
dimanche. Se pointe également Mireille Mendès-France que je croise plus
souvent à Paris, et qui n'est autre que la fille de l'éminentissime Frantz
Fanon, que vous connaissez déjà tous par coeur... Un bon débat s'engage et
pour la première fois, nous avons vraiment l'occasion de discuter le temps
qu'il faut avec Awadi. On parle entre autres des imposteurs des forums et
des mouvements sociaux, et nous savons qu'ils sont nombreux et pro. Il
faut laisser la place, et peu à peu la lumière se fera sur qui est qui et
qui fait quoi. Bref, finalement, on se sépare, j'avale mon repas rapide,
et reprend la route en direction du stade municipal, où se tient le camp
de la jeunesse.

Les étudiants sont là, relativement peu nombreux et les délégations
étrangères sont presque invisibles, à l'exclusion notable de Rasmané et
Valian, deux vaillants du Burkina Faso...
Le dispositif des débats est le même qu'au matin, et bien que les sujets
soient intéressants en soi (sur la réforme des institutions
internationales, et sur l'état des indépendances aujourd'hui...), leur
traitement fastidieux sur le mode exposé-conférence-fleuve sans échanges
finit d'abattre les derniers étudiants qui tombent de sommeils... Ils
s'alignent alors pour prendre les 1.000 F.CFA promis pour encourager leur
participation, ce qui m'énerve au plus haut point dans un premier temps,
et que je comprends finalement avec les explications toujours tranquilles
de l'ami Diori, qui coordonne les activités des jeunes : pour assurer la
participation des plus touchés par les crises, les jeunes et les paysans,
pour entendre, pour une fois, leurs voix à eux, et non celle de ceux qui
parlent en leurs noms, c'est l'effort minimal à fournir pour s'assurer
qu'ils quittent leurs champs ou leurs campus. Quoi de plus logique après
tout ? Rien de plus choquant que l'hôtel à 30 000 CFA la nuit depuis
lequel je vous écris ce message...

Au final, le grand nombre des étudiants gagne le bus qui les raccompagne
au campus, tandis que nous restons, à moins d'une vingtaine d'individus,
que des hommes malheureusement, à débattre de nos stratégies, et de celles
de la jeunesse pour organiser le changement local et global que nous
souhaitons. Les avis divergent, le thé se fait attendre, les nattes sont
sur le sol, et les moustiques font leur festin. Mais au final, on prend
des résolutions, on commence à se comprendre, et il est presque 4h du
matin quand nous nous séparons pour regagner les lieux où nous passerons
la nuit, avec une promesse ferme : celle de mobiliser le plus grand nombre
le lendemain, pour une immense assemblée générale des jeunes du forum
social africain, et dégager ensemble les pistes et stratégies de nos
actions communes, et mettre en place, enfin, une véritable plateforme
efficace, de liaison entre nous qui luttons ici, et ceux qui luttent
partout ailleurs, tout le temps...

Un saut en taxi, quelques marches chacune de différentes tailles, une
porte à ouvrir et le confort climatisé de mon hôtel pour privilégiés. Au
campus, à quelques minutes de là, les frères nigériens s'entassent à 15
dans des chambres prévu pour 2, et se relaient toutes les 4 heures pour
profiter d'un espace où trouver un semblant de repos. C'est leur intimité,
celle dont on ne parle pas facilement tous les jours, mais que certains
ont acceptés de révéler pour que l'injustice cesse. La crise qui prend une
nouvelle envergure au niveau mondial, eux ne l'ont pas sentie
particulièrement. Pour eux, la crise est leur quotidien, leur amie fidèle
: c'était la merde avant, et ce sera toujours la merde demain.

Au niveau syndical, la lutte ne paye plus, et bien que la base soit très
consciente que les conditions sociales des étudiants soient invivables,
chacun y voit son intérêt propre : trop de leurs anciens leaders ont
trahies la cause, et à quoi bon s'engager dans des luttes puisque les
choses ne font que s'aggraver...

Convaincus que c'est par un dialogue sincère, décomplexé, vivant et
passionné que nous trouverons les forces et les voies pour arracher notre
libération commune, nous nous promettons d'essayer demain de remobiliser
les énergies positives pour construire ensemble cet autre monde possible
que nous désirons tant, et que beaucoup réclament, en rage, ou ignorent
encore dans un silence assassin...

Zoul
zoul at no-log.org
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