From zoul at no-log.org Wed Oct 7 18:35:06 2009 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Wed Oct 7 18:39:42 2009 Subject: [Zoulstory.com] =?iso-8859-1?q?=AB_Stranded_=BB_=E0_Charles_de_Gaulle=2C_le_Brit?= =?iso-8859-1?q?ish_!?= Message-ID: <40861.UANRVFtUXis=.1254933306.squirrel@webmail.no-log.org> Il enlève avec nonchalance ses chaussettes, d'abord un pied, puis l'autre, qu'il vaporise d'un mauvais parfum. C'est vrai qu'il commence à puer sérieusement. C'est sans doute ce qui explique que personne n'occupe les quelques sièges restés libres, en cette heure de grande affluence à l'aéroport international Roissy Charles de Gaulle. Il ne se gêne pas pour le faire : personne ne le regarde, personne ne le voit. Je lui demande si ça va : Ça va ! Tu voyages ? Je suis là. Tu vas ou ? Je suis là. Tu viens d'où ? Ça n'a pas d'importance, ce qui compte, c'est où je vais. Et tu vas où alors ? Quelqu'un doit me dire. J'attends quelqu'un qui va me dire. Mon british a bien ce petit accent anglais, mais la couleur de sa peau – et sa situation - le trahisse. Ce british là vient d'Afrique. Il se donne une apparence, se lève de temps en temps, et se promène avec ses bagages dans les allers bondés du terminal 2A. Aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de se mettre totalement à nu pour voyager. A Londres, il faut quand même enlever ses chaussures. On a aussi le droit, un peu partout, à des palpations assez complètes. Cette grande famille arabe devant moi, grand-mère, enfants, cousins, met bien longtemps avant de se défaire de tous leurs effets : on sent bien qu'il ne leur est pas facile de subir ce viol de leur intimité. Pourtant, nous obéissons, tous. Un élément de la fabrique de l'obéissance. On peut se consoler en regardant les soldats vigipirates, qui patrouillent partout, mitraillette au dos, affublés d'une étrange feuille de salade qui leur recouvre la tête. Pathétique. Dans l'avion, dans le plateau repas, un petit papier retient mon attention. « Change for good ». L'UNICEF, dans la suite de l'élection d'Obama et de son « Yes, we can », propose le « changement pour de bon ». De quoi s'agit-il ? Donner quelques euros pour nourrir des petits africains, ou les envoyer à l'école. Révolutionnaire. Radicale. Enthousiasmant. Presque autant que tous les emballages plastiques et cartonnés, dont on m'assure qu'ils sont bien tous issus du « développement durable », recyclé. Le monde tremble, le changement pour de bon ! Alain Deneault habite un quartier huppé, près du centre-ville de Montréal, où de nombreux français sont installés depuis les années 80. Son immeuble semble sortir tout droit de La Nouvelle Orléans, juste après le passage de Katrina. Il fait un peu tâche, au milieu des belles masures qui l'entourent. Au dedans, c'est plus sympa : plein de bouquins de philosophie, évidemment. Mais aussi une série soigneusement alignée sur une table. Tous abordent la question de la criminalité financière, en col blanc. C'est ici que se prépare ses ouvrages, dont le dernier sur les paradis fiscaux et judiciaires, à sortir au printemps. Ou encore le Noir Canada 2, en anglais, qui reprend et synthétise les données de fond de Noir Canada. Pas d'internet, ni de téléphone. « Pour ne pas être soumis à la tentation ». Rien d'autre que le minimum vital. Sa vie « collective » s'organise à quelques rues de là, au local du Collectif Ressources d'Afrique, que je n'ai pas encore visité. Si les patrons de Barrick Gold, et de Banro voyaient la façon dont vit Alain, je pense qu'ils retireraient leurs plaintes. La rumeur parle d'une tenue du procès en 2012. Ça leur laisse un peu de temps pour respirer. Delphine et William, les deux autres auteurs sont à l'étranger. Alain lui, entre deux bouquins, donne des cours à l'université sur la lutte des classes, par exemple. Aujourd'hui, il intervient à HEC Montréal, où il se voit parfois répondre que la part du commerce canadien avec le continent africain est mineur, et que son ouvrage n'a donc pas vraiment de portée, n'est pas signifiant. Au Canada aussi, la critique glisse sans trouver de prises. Il me dit que l'université va maintenant passer sous le contrôle d'un Conseil d'administration composé au deux tiers de représentants de grands groupes privés, de multinationales... à n'en pas douter, HSBC, cette grande banque dont la publicité est partout dans les corridors que nous parcourons à chaque aéroport international, sera de la partie. Un exemple de l'impact que cela a sur le monde universitaire. Sur la Guinée, Bonnie Campbell, responsable d'une chaire de recherche sur la gouvernance et l’aide au développement ne trouve rien d'autres à dire dans la presse canadienne : «[...] son gouvernement manque de transparence. ». «La présence étrangère fait que tout le monde participe à ce système de gouvernance peu transparent, rappelle Mme Campbell. C'est une logique de reproduction du pouvoir dans laquelle les affaires trouvent leur place.» (1) Personne n'a pensé à demander à Alain ce qu'il savait du rôle des entreprises minières canadiennes en Guinée. Et pourtant, il a sans doute des choses à dire. Mais qui veut l'entendre ? Survie conclue son communiqué sur la Guinée ainsi : « Préoccupée par le symbole que l’impunité en Guinée après de telles exactions pourrait véhiculer dans le reste de l’Afrique, dans un contexte de régression des mouvements de transition démocratique amorcés dans les années 90, l’association Survie appelle à un mouvement de solidarité et de dialogue avec toute les sociétés civiles confrontées à la perpétuation ou au retour de régimes autoritaires au Gabon, au Congo, au Togo, en Mauritanie et au Niger. » (2) Ici, j'essaye de suivre les travaux du Conseil International du Forum Social Mondial, un poil ennuyeux. Heureusement, une afro-américaine nous réveille : elle nous invite en Juin à Detroit, Michigan, USA, aux côtés de General Motor, de Ford, et d'autres multinationales de l'automobile, pour un forum qui nous permettra de découvrir le meilleur exemple d'effondrement complet du capitalisme. Elle nous promet une absence d'électricité, d'eau, d'infrastructures, des pauvres SDF dans la rue etc... Welcome to America ! Pour le reste, j'en dirais plus par la suite, mais ça fait vraiment plaisir de retrouver de nombreux amis, canadiens, comme africains : j'ai déjà eu deux grandes discussions passionnantes avec Aminata Barry, et Moussa Tchangari ce matin... Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com 1 - La Guinée compte ses morts - http://www.cyberpresse.ca/international/afrique/200910/06/01-908780-la-guinee-compte-ses-morts.php 2 - Communiqué de Survie : Guinée - 2006, 2007, 2009 : les massacres se succèdent, l’impunité demeure - http://survie.org/francafrique/guinee-conakry/article/guinee-2006-2007-2009-les From zoul at no-log.org Sat Oct 10 16:57:38 2009 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Sat Oct 10 16:58:06 2009 Subject: [Zoulstory.com] Et si on =?iso-8859-1?q?arr=EAtait_d=92avoir_peur_=3F_Le_Forum_S?= =?iso-8859-1?q?ocial_Mondial_dans?= des beaux =?iso-8859-1?q?draps=85?= Message-ID: <3204.DAYDXFZVWXk=.1255186658.squirrel@webmail.no-log.org> Cette année, à Montréal, pour préparer ses 10 ans, le forum social s’est mis dans de beaux draps, au sens propre, comme au figuré. Est-ce la peur qui a dirigé ces mauvais choix ? Ou bien est-ce cela que nous entendons par « Un autre monde est possible » qu’on ne cesse de répéter, tel un mantra, pour ne plus avoir à travailler pour le construire ? Peut-être avons-nous simplement cessé d’y croire ? Sommes-nous satisfaits du salaire de nos peines ? En tout cas, qui comprend cette visite au vieux maire libéral de droite de Montréal ? Qui accepte, ou se réjouit des draps bien blancs de l’hôtel Omni – Mont Royal ? Ceux qui nous accueillent, Alternatives Canada, fort sympathiques au demeurant, confessent n’avoir pas trouvé de « meilleur deal » pour accueillir les 100 délégués internationaux qui composent le « Conseil International », que cet énorme hôtel standard, au cœur du quartier des affaires de Montréal. Ils valaient bien ça, ceux qui se définissent eux-mêmes comme la « crème » de l’altermondialisme. Oh Georges Le Gloupier, pardon, viens nous sauver ! Dans un salon mitoyen, l’église raëlienne tient sa partouze mensuelle. Raël himself est présent, entouré de belles plantes sorties tout droit d’un mauvais film de science fiction. A l’étage, plus discret, on pourrait bien croiser un obscur lobby de l’industrie automobile en train de tenir session : le « Bureau de la sécurité des transports du Canada » pourrait penser qu’un autre système de transport public est possible : il s’imposerait à nous, et y’aurait pas de débats. Mais je vois le mal partout : après quelques recherches, ce bureau est un organisme indépendant créé par une loi du Parlement du Canada, dont la mission consiste essentiellement à promouvoir la sécurité du transport. On a de la chance. En revanche, à qui appartient donc ce bel hôtel, jeunes gens ? Son patron est un bon ami de Georges Bush, un magnat du pétrole, de l’immobilier, qui fait aussi du fric dans l’hôtellerie, du Canada jusqu’au Mexique. Il doit être amusé de nous accueillir ici. Tout cela fait moins rire Alain : c’est dans ce quartier, notamment, qu’il a subi de nombreux et interminables interrogatoires hors-cour dans le cadre de la procédure contre Noir Canada initié par Barrick Gold, la première multinationale de l’or. Personne ne nous fera croire qu’il n’existe pas, à Montréal, un autre Canada, plus sympathique et alternatif, où l’on aurait pu valablement se retrouver ? Des projets sympas pour nous servir autre chose que des brownies OGM. Des étudiants, ou des militants pour nous accueillir chez eux. Qui décide quoi ? D’où vient l’argent ? Quelle éthique dans tout cela ? La transparence, est-ce seulement de lâcher un chiffre : 100.000 Dollars pour organiser cette rencontre ? « Comment s’assurer que chacun de ces multiples processus nationaux et thématiques participe de façon plus réelle et tangible au « grand processus » pour que les acquis des uns puissent aussi bénéficier aux autres ? ». (Extrait de la brochure de présentation de la « semaine des forums sociaux ».) Sic ! Notre petite jet-set altermondialiste, de forums en forums, entre aéroports internationaux et hôtels 4 étoiles, ne se préoccupent donc elle que de cela ?!! Qu’on lui fasse remarquer l’incohérence, ressentie et partagée, par tant de « participants » à se retrouver dans ce putain d’hôtel, et l’on passe presque aussitôt pour un fou, ou au mieux, un frustré impatient… Lorsque, soutenu par la commission communication, au sein de laquelle j’avais réussi à ouvrir ce débat, j’ai pu porter ce message à tout le conseil international, la réaction fût pour le moins étonnante : Bernard Cassen, courageux, pour toute réponse rétorqua qu’on oubliait quelque chose d’essentiel : « Le mouvement altermondialiste évolue dans un contexte médiatique farouchement hostile aux idées développées dans les forums sociaux. » Je dirais même plus, la grande majorité des médias appartiennent aux marchands de canon : on sait cela depuis trop longtemps, Bernard ! Tu finis en disant : « Ou alors je n’ai rien compris à ce que vous avez voulu dire ? » Parfaitement ! Là, nous sommes enfin tombés d’accord. Rien n’est perdu Bernard - permets que je te tutoie, camarades, depuis le temps que je te vois - le Forum Social Mondial aura lieu en janvier 2011 à Dakar, organisé par tes amis du Forum Social Africain, Taoufik, Aminata et les autres. D’ici là, vous pourrez essayer de comprendre ce que nous avons essayé, maladroitement sans doute, de formuler. De notre côté, on ne se limitera pas à faire contrepoids, ou à combler vos incompétences et votre manque d’imagination, afin de préserver un tant soi peu le « processus », mais nous participerons activement, ici et là, dès que cela sera possible à la construction d’un autre monde possible, plus démocratique, plus populaire, moins opaque, moins coquin, et surtout moins soumis à votre loi du fric… Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com From zoul at no-log.org Tue Oct 13 22:29:02 2009 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Tue Oct 13 22:29:48 2009 Subject: [Zoulstory.com] 1001 raisons et 1001 =?iso-8859-1?q?fa=E7ons_de_se_r=E9volter=2E?= =?iso-8859-1?q?_Impressions_suite_au_Forum_Soci?= al =?iso-8859-1?q?Qu=E9b=E9cois=2E=2E=2E?= Message-ID: <60058.AANSCl1TWXY=.1255465742.squirrel@webmail.no-log.org> 4 jours intenses viennent de s’écouler, sans me laisser le temps et le loisir de partager à chaud mes impressions sur cette seconde édition du Forum Social Québécois. C’est donc tout juste au sortir de l’événement que je vous livre ici en vrac quelques impressions. Richesse, d’abord, d’une quantité d’ateliers incroyables aussi bien en termes de diversité, que de qualité. C’est plus de 300 événements qui se sont effectivement tenus, rassemblant plus de 4000 participants, avec en général une très bonne qualité d’interventions, et une participation par atelier ou conférence généralement limitée qui permettait souvent des débats et des échanges d’une grande richesse. Richesse, que j’essaye de vous faire sentir dans les petites chroniques ci-dessous, de ces quelques journées qui viennent de s’écouler, et qui m’ont fait voyager un peu partout, du grand nord canadien, aux rives des grands lacs du Congo, en passant par Gaza, Bamako, le Guatemala, l’Irak, la Tunisie, les USA, et les quartiers Nord de Montréal… Richesse des rencontres humaines enfin, impossible à décrire ici dans leur diversité, leurs espoirs et leurs forces… Pour cela, il faut être présent, et cela ne tient qu’à vous de rentrer dans la danse… C’est surtout pour ça qu’on est là, et c’est irremplaçable ! Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques mots sur l’organisation en général. Le travail a été bien fait dans de nombreux domaines : informations, mobilisation, logistique, même si certains aspects auraient sans doute pu être améliorés, parmi lesquels je relève : - les « lieux du forum » : éclatés entre les nombreux bâtiments de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), les 8 étages et les couloirs tortueux du Cégep du Vieux Montréal (un lycée), et d’autres lieux encore, difficile de sentir l’unité au sein des participants. Même la « foire » où l’on rencontre les nombreux stands militants ou commerce équitable, semble avoir été cachée au public. Il faut pousser au fin fond d’un couloir pour trouver la salle internet. La marche finale, et le concert sur une place publique furent les seules activités ouvertes sur la ville, l’ensemble ayant participé à la création d’un sentiment d’isolement, voir de ghetto militant… - la « convergence » : élément essentiel des forums sociaux, cette préoccupation n’a semble-t-il pas été suffisamment intégrée par les organisateurs : le programme aurait pu être réduit à 200 événements, rendant plus naturelle la convergence. L’éclatement en 8 ou 9 axes thématiques pour les soirées prévues en fin de journée les samedi et dimanche soir ont donné lieu à un bide presque total. Fatigués, ou pris dans d’autres activités, ces espaces furent ignorés, ou boudés du public. Le seul vrai moment de convergence fut la séance finale du lundi matin, dit « espace des revendications et des appels à l’action collective ». Je vais maintenant essayer de me souvenir, et de parcourir brièvement les activités phares auxquelles j’ai eu le loisir de participer : Jeudi. Le forum a commencé par sa soirée d’ouverture, jeudi soir, à la fin du Conseil International, et j’étais déjà sur les rotules. Jean-François Lessard, un chanteur enragé au talent immense, m’a réveillé le temps de sa prestation. Celui qui a fini de me mettre en rage, c’est Taoufik, coordinateur du secrétariat du Forum Social Africain qui monte sur scène annoncer la tenue du Forum Social Mondial à Dakar 2011. Si peu ici savent la réalité du mouvement social africain, qu’il peut se permettre son baratin. C’est donc sans attendre la fin que je suis rentré dormir, et préparer le marathon qui s’annonçait les jours suivants. Vendredi. Après un sommeil réparateur, j’anticipe le début du forum en allant visiter en compagnie d’Alain Deneault le local de leur collectif « Ressources d’Afrique ». On y trouve une invitation à un déjeuner-débat, sans aucun en lien avec le forum social, organisé par l’UQAM, autour de la question de la « gouvernance minière au Congo ». La conférencière, chercheure au Grama, vient de défendre sa thèse sur le sujet, où elle a obtenu la note de 18 et la mention excellent. Je m’attendais à une révolution. Elle n’a rien dit, elle n’avait rien à dire. C’est ce qu’on lui demandait. Quel talent. Je l’ai un peu taquiné : comment pouvait-elle limiter son sujet d’étude à la seule « gouvernance du Congo », quand elle annonçait d’emblée l’absence de souveraineté d’un état ravagé par la guerre et soumis aux diktats extérieurs ? Comment ne pas s’interroger sur les acteurs réels de cette souveraineté, qu’elle n’avait pas besoin de chercher bien loin ? Réduire les systèmes parallèles illégaux aux petits fonctionnaires et trafiquants sans déceler le rôle fondamental des multinationales, de la bourse de Toronto, de la Banque Mondiale et du FMI. Heureusement, le forum allait commencer, et j’allais avoir le loisir d’écouter des choses plus sensées. L’université a du souci, vraiment. Tourisme Solidaire. Je commence soft avec un atelier sur l’alter-tourisme. J’en apprends plus sur les peuples autochtones du Canada, que sur le tourisme solidaire, mais j’en retiens tout de même quelques idées : cette forme de tourisme peut contribuer à redonner du pouvoir à des populations qui en sont privées, entre autres avec la création d’emplois de qualité. Le tourisme solidaire n’est pas tant un produit, qu’une relation à créer. Je me débarrasse au passage d’un doute : l’absence d’implication dans un projet de tourisme solidaire peut créer autant de troubles, si ce n’est plus, que l’implication dans un projet de ce type. Je suis intéressé à continuer la réflexion sur le sujet, si vous avez des pistes, des idées, je suis preneur. Jardins sur les toits à Bamako. C’est les copains d’Alternatives Internationales qui se proposent de partager leurs expériences dans le domaine des échanges autour de l’agriculture en milieu urbain. Quelques jeunes stagiaires reviennent de Bamako, où elles ont contribués à créer, sur le toit de la radio Kayira, un jardin urbain. Sympa, mais rien de bien révolutionnaire, je m’en vais voir ailleurs. C’est l’heure aussi d’aller remplir ma mission de bénévole. Bénévolat ? J’aime m’impliquer dans ce genre de forum, en tant que bénévole, non pas seulement pour contribuer, mais plus pour accéder et échanger aux organisateurs, aux autres bénévoles, et mieux comprendre les logiques qui sous-tendent leurs travaux. On me confie une mission informatique de base, tout en me faisant comprendre que la mission était déjà remplie à 95% et que je ne serais pas vraiment utile en fait. Je propose alors de réorienter ma « mission » sur la rédaction de comptes-rendus, proposition acceptée. Je redeviens donc libre de me balader et de participer aux ateliers du forum. La plupart des bénévoles sont de jeunes étudiants engagés, il règne une ambiance chaleureuse, et on sent partout leur efficacité, leur présence, et leur disponibilité. Chapeau à tous ! « Leur crise » La soirée avance, et je me rends au café « L’Absinthe » pour le lancement des nouveaux cahiers du socialisme, un recueil de textes autour de « Leur crise ! ». Discours engagés, enflammés, retrouvailles avec Elodie, de la maison d’édition Ecosociété, quelques échanges sympas, un peu de musique et beaucoup d’alcool. Le mot de passe, le mot-clé : « Vive la révolution ! », mais je me sens étonnamment seul dans ce zinc, et mal à l’aise finalement. Moment de fatigue ? Absence de repos et de repas ? J’apprécie tout de même à nouveau, cette fois en solo, la superbe prestation de Jean-François Lessard : va vraiment falloir que je me procure son album avant la fin de mon séjour ici… Mobilisations, révoltes et répressions à Gafsa en Tunisie. Je finis la soirée en compagnie d’un camarade croisé maintes fois à Paris : Mouhieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens des Deux Rives, animateur de nombreux mouvements en France et au Maghreb. C’est le lancement du film « Leila Khaled la tunisienne » qui revient sur la grande mobilisation du bassin minier en Tunisie, autour de Redeyef. Salle comble, environ 50 personnes, et débat intéressant, sauf lorsque quelques tunisiens libéraux nient le caractère dictatorial du régime de Ben Ali, et essaye de plomber le débat. Mais la tentative de sabotage est bien contrôlée, et la soirée s’achève dans la bonne humeur… Samedi. Troisième jour. Un petit café dans un troquet non loin de chez Alain, un bus, un métro, quelques minutes dans le froid qui est bien tombé ce matin, et j’arrive non loin des lieux du forum. Je porte un bonnet noir enfoncé sur ma tête, une écharpe, et un gros gilet un peu pourrave, lorsque j’essaye de demander ma route à un groupe d’étudiantes, qui me bloque net d’un signe de la main qui veut dire stop. Je ne me démonte pas, et leur explique d’en dépit de mon allure de vagabond, je ne leur demande pas l’aumône, mais simplement mon chemin. Les trois étudiantes sont « désolés au carré », – c’est leur expression – elles m’indiquent ma route en essayant, honteuses, de se justifier : « Tu comprends, ici, on est sollicité 100 fois par jour… » Je comprends, mesdemoiselles, je comprends. Vous êtes ce que vous êtes. Assumez. Bref, je me suis levé bien trop tard pour assister au premier atelier qui m’intéresse ce matin autour d’un projet d’observation électorale au Salvador au début 2009. La mise en contact avec leurs promoteurs a tout de même pu se faire, et le collectif « élections Afrique, mascarades » mis en place à Paris, devrait bénéficier de cette expérience. Quartiers populaires, racisme ordinaire, et violences policières. Je cherche à me rendre à un atelier bilan autour d’un genre de Forum Social des Quartiers Populaires tenus dans les quartiers nord de Montréal : « Hoodstock », organisé un an après l’assassinat de Fredy Villanueva, entre les mains de la Police de Montréal. L’événement a été déplacé au lendemain, mais l’on me raconte une anecdote saisissante sur la stigmatisation qui s’opère comme chez nous en France vis à vis des quartiers périphériques : Les journaux locaux pour unique couverture du forum, lors duquel se tinrent une série d’activités toutes plus riches les unes que les autres, ne trouvèrent rien d’autre à dire que : « Il n’y a pas eu de violences ! », pour faire suite aux annonces, nombreuses, de la part de cette presse de merde, qui prévoyait une explosion de violence à cette occasion ! S’attaquer au capitalisme ! Un peu déçu, je me rabats donc sur un atelier, totalement bondé, près de 100 personnes s’entassant dans une petite salle de classe. Je prends le débat en cours, il s’intitule : « S’attaquer au capitalisme ou l’aménager : le capitalisme est-il humanisable ? ». C’est un poil barbant, mais je retiens une idée d’Engels qui stipulait deux ans après la mort de Marx : L’important, c’est la mise en mouvement des ouvriers vers l’action politique indépendante, sur n’importe quelle revendication ! Le Forum Social Mondial serait sans doute d’accord avec ça, et moi aussi je crois. L’autre idée : « Le capitalisme n’est pas puissant tout le temps et partout. » à méditer, non ? Food not bombs et informatique à libérer. J’avale un sandwich issu de bouffe récupéré, au paté végétal et aux pommes, c’est pas mauvais et c’est prix libre. Ensuite, un tour sur le net, mais je ne vois que des machines sous Windows, sans doute une contrainte lié au laboratoire. Je suis seul dans ce grand espace composé d’une centaine de machines. Tout le monde a son propre portable et se connecte en wifi directement dans les salles d’ateliers. J’ai une pensée pour Lomé, et l’étrange rencontre qui s’est tenu sans Internet, sans salle informatique. C’est triste une telle inégalité. Art et engagement politique. Pas le temps de rêvasser, j’ai envie de suivre un atelier organisé par Ecosociété autour de l’art et de l’engagement politique. J’en retiens la présentation de France Théoret, auteure féministe, qui évoque « un art qui prend position », elle parle de son engagement « en faveur de la liberté artistique, contre l’idéologie ». Elle se réjouit d’un mouvement féministe qui a gagné de belles batailles, ouverts et conquis, par la lutte de nouveaux droits, un mouvement sans chef de fil, sans hiérarchie. Elle fustige et démonte, avec rigueur et talent « les discours ambiants contre l’engagement politique. » Hyper motivant ! « La convergence troublante du privilège, de l’activisme et des voyages.» Hélas, au même moment se tient un autre atelier donc l’intitulé, ci-dessus, a retenu toute mon attention. Un douzaine de personnes, essentiellement des femmes, échangent à bâtons rompus. J’écoute un peu, et rapidement brûle d’intervenir, de partager mon témoignage, mon expérience. Si rares sont les espaces où l’on peut échanger collectivement sur ce type de sujets. On évoque les paradoxes et les contradictions d’un engagement politique dans les « pays du Sud » lorsqu’on est un « petit blanc » qui essaye de participer, en commun, à la construction d’un autre monde. On parle de racisme, de prise de conscience, de limites, de dérives, de dangers et de réponses personnelles, de stratégies. C’est franchement passionnant, mais il manque tout de même la présence de « ceux du Sud » pour nous renvoyer notre image en miroir. Un échange à poursuivre et développer, sans aucun doute ! Comment réagir à Noir Canada ? C’est le thème de cet atelier, animé aux côtés d’Alain et de Me Jean-Moïse Djoli, président de l’Association des juristes congolais au Canada, qui tente de mener une plainte contre une multinationale canadienne Anvil. On parle interdisciplinarité des approches, on liste les pistes d’actions possibles, et la salle se lance dans des témoignages tous plus bouleversants les uns que les autres, tel cet autre congolais qui raconte son parcours personnel : la guerre, les assassinats, la fuite, les camps de réfugiés, la réinstallation au Canada, et les questions qu’on lui pose souvent ici : « Pourquoi venez-vous ici ? Est-ce pour profiter du système ? ». Ceux qui se mobilisent déjà témoignent, les autres promettent de rejoindre le mouvement, c’est extrêmement motivant et rompt avec une forme de pessimisme ambiant qu’on peut croiser à Paris dans ce genre de conférences. Au Canada, ce bouquin a provoqué quelque chose d’unique, de nouveau et on assiste à la naissance d’un mouvement inédit dont la portée nous échappe aujourd’hui… Gaza, on n’oublie pas ! Les soirées de convergences sont annulées, et je participe donc à une soirée de solidarité avec la Palestine, autour du thème Boycott-Désinvestissement-Sanctions, qui conclue une journée mondiale d’action sur le même slogan. Pièce de théâtre magnifique, cinémas, et concerts s’enchaînent, devant un public nombreux et métissés (plus de 300 personnes). Je me prends à danser, comme un pied, je vous rassure, porté par la fatigue, défiant ce public mort qui manque de s’endormir, quand pourtant 3 musiciens essayent de nous ramener à la vie avec leur musique tzigane. En sortant, je ne sais comment, je me retrouve dans un bar branché de Montréal, l’ennui me submerge, la musique techno me casse la tête, l’absence de mots (malgré l’ivresse de la journée) me dévore : je fuis sans un adieu, et retraverse la ville à pied, retrouver un peu de sommeil et de paix… Dimanche. Et de quatre ! Le réveil est de plus en plus dur, je tourne sur les stands, à la recherche d’un bon café. Le second me voit enfin à peu près en état de bosser. Je commence à suivre un atelier autour du dynamisme de la société civile en Afrique de l’Ouest. Seules 10 participantes sont présentes, mais la présentation de la première intervenante, qui revient d’un stage auprès du Mouvement Burkinabé pour les Droits Humains et des Peuples est saisissant. Elle raconte la boutique de droits, les succès et les difficultés d’un tel mouvement au Burkina Faso. Bien que familier du mouvement, j’apprends des petites choses, mais je n’ai pas la patience d’attendre le temps du débat, et m’en vais rejoindre un autre atelier sur un thème bien proche, organisé par Alain et William, autour du cas de l’exploitation de l’or à Sadiola, au Mali. Je m’improvise porte-parole de Camille de Vitry, la réalisatrice du film projetée, qui glace les participants (nombreux, la salle est pleine). Je redécouvre le talent et le courage de Camille pour réaliser cette enquête, j’en ressens la portée, profondément. Le débat est élargi à la mobilisation générale, aux rôles des diasporas, et j’y évoque l’OREZ qui essaye de fédérer les résistances. J’avale un sandwich au soleil et cause avec deux communistes de la révolution à Cuba et au Vénézuéla, avant de devoir décider entres les 6 ateliers passionnants qui se déroule au même moment à 14h ce dimanche après-midi. Faute de choisir, je vogue de l’un à l’autre, n’appréciant que rarement la substance du débat, mais percevant l’ambiance générale qui se dégage de tous ces travaux : « Les gauches en Amérique », « Crise du capitalisme : repenser le développement et l’infléchir vers l’autocentrage progressiste » animé par l’ami Aziz S. Fall du GRILA, qu’on avait déjà reçu à Paris. Riche et enthousiasmant ! Je finis l’après-midi entre la grande conférence sur le thème « La survie de l’humanité » autour d’Albert Jacquard et d’autres grandes personnalités internationales. Passionnant, inquiétant, magnifique, déprimant aussi… L’atelier pratique d’organisation d’un tribunal des peuples sur l’industrie minière du Canada me remonte un peu le moral, mais c’est ce diner Hamburger-Frites à « La Paryse », le meilleur restaurant fast-food de la ville, qui fait juste face au CEGEP qui finit de me redonner la patate ! Je rate tout de même 4 ateliers qui m’intéressaient vraiment : j’ai pas suffisamment de « réseaux » à Montréal pour qu’on se partage le boulot et les comptes-rendus, comme j’arrive souvent à le faire en Afrique. La soirée de convergence du dimanche soir est aussi un semi-échec, la plupart des réunions ne se tiennent pas. Les autres sont déjà trop entamés, et je comate sur un canapé, ne sachant plus trop ou je suis ni pourquoi. Au radar, mes jambes me ramènent à la maison, où la fatigue m’emporte en quelques secondes… Lundi matin. 5ème et dernier jour au FSQ. Ce sont des nuits dans rêves, mais les réveils sont toujours féconds : directs, soudains, les idées se bousculent dans ma tête. Je tends le bras hors du lit, attrape un cahier, un crayon, et griffonne quelques idées qui me serviront pour plus tard. Il est souvent 6h du matin – décalage horaire oblige – et pas la peine de compter se rendormir après ça. 4h de sommeil par nuit, c’est pas humain, mais l’adrénaline va encore me porter une dernière journée… Ce matin se forme « l’espace des revendications et des appels à l’action collective ». En vérité, en dehors de rares interventions, chacun répéta sa « petite » préoccupation ou passion personnelle, le tout s’apparentant encore à un listing fastidieux des initiatives à rejoindre, plutôt que d’adresser des préoccupations plus stratégiques… Ce moment de partage se conclue tout de même sur un sympathique chant mi-burlesque, mi-sérieux nous invitant à nous mettre « en marche », ce qui fût fait aussitôt par les quelques 150 participants à cet échange, rapidement rejoints par d’autres… Le cortège fit un paisible tour du quartier quasiment désert en cette journée de thanks giving : ni actions, ni slogans choc ne firent trembler les puissants, ce qui m’inspira dans un moment de folie désespoir, un étonnant slogan : « Silence ! Silence ! Nous marchons en silence ! » diversement apprécié par mes voisins de manifestation… De retour de la marche, un concert et des prises de paroles concluent ce forum social, tandis que nous sommes un petit groupe à se réunir, avec Samir d’Attac Togo, et des organisateurs du FSQ, dans un café coopératif de la place. On continue la lutte, en mangeant, buvant, et se promettant de se retrouver lors du Forum Social Mondial de Dakar en janvier 2011. C’était un beau forum, et tous sortons grandis de cette aventure partagée… jusqu'à la prochaine fois… En soirée, invité chez des amis à dîner, j’apprends que la politique d’expulsion des étrangers sans-papiers mené par le Canada est bien similaire à celle que la France pratique. Mêmes résistances de ce côte de l’Atlantique, mêmes silences de la majorité des bons citoyens, et des esclaves-consentants, et la rage me gagne à nouveau. Tout ça là, jusqu’à quand ? Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com PS : je suis ici jusqu’au 20 octobre, joignable par email, ou au téléphone (fixe : 00-1-514-523-10-93). Ensuite, Paris 3 jours, et retour en Afrique pour un périple qui va durer un mois entre Cotonou, Lomé, Ouagadougou et Accra…