From zoul at no-log.org Thu Aug 19 13:11:09 2010 From: zoul at no-log.org (Zoul) Date: Thu Aug 19 13:12:32 2010 Subject: [Zoulstory.com] Que peut-on dire ? Message-ID: <8a1a4854837d62da0da478f3218ad99e.squirrel@webmail.no-log.org> Une semaine au village, sans électricité, sans réseau, ni téléphone mobile, ni internet. De l'eau potable, merci, grâce à deux forages de la coopération européenne, faut bien faire des choses utiles de temps en temps : ça endort tout le monde. Alors, que dit le village, que disent les villageois, à 75km de Lomé, dans un pays comme le Togo ? Que pense les jeunes de Todomé ? La majorité est bien silencieuse. Quelques-uns, rares, aimeraient comprendre le monde. Un vieux, poète, lui réclame justice, qui a la gueule tordue selon lui. Tous, sans exception, pense que je suis – moi, l'homme blanc – tout ou partie de la solution à leurs problèmes. Je leur hurle que c'est l'inverse, que non seulement je ne peux rien pour eux, mais qu'en revanche, les hommes blancs, en général sont plutôt complices, pour ne pas dire coupables ou responsables, de leur malheureuse situation. Ils ont un peu de mal à me croire, mais me trouve bien sympathique, et font l'effort de m'écouter. Moi aussi, je fais l'effort d'écouter. Au niveau des jeunes, c'est quand même le grand désert, la grande incompréhension. Ce qu'il reste de la culture et des traditions ? Le chant et la danse, bien présents. La croyance du culte vaudou, ferme, et l'église, pour la forme. S'organiser ? Si c'est pour recevoir de l'aide, avec joie ! Pour s'aider soi-même ? L'idée semble nouvelle, mais pourquoi pas... « Il y a du travail » comme dit l'autre... Retour à Lomé. 2010. Il fait froid en ce mois d'août pluvieux. Ma chambre possède deux entrées et deux sorties. Sur chacune des portes, en plus des serrures qu'on verrouille de l'intérieur, un système de verrous permet de renforcer la fermeture de la porte, en haut et en bas. Derrière ces deux portes, d'un côté une salle de bain, de l'autre, le salon. Dans ces deux pièces, à chaque fois, une issue unique, une porte solide, et le même mécanisme qui permet de bien verrouiller de l'intérieur. D'un côté, au devant, le salon donne sur la cour principale. De l'autre, via la salle de bain, un couloir donne accès à l'arrière du bâtiment, et sur la possibilité de franchir le mur mitoyen, au cas où. La maison a plus de 15 ans. D'un temps où au Togo, il fallait faire attention à ce que l'on disait, à qui l'on parlait, où tout pouvait arriver, où tout arrivait. Puis rien ensuite. Sauf le silence et la peur. Un enfant métisse arrive, et je ne sais pas s'il va grandir dans la peur. Je ne sais pas s'il pourra aller à l'école publique. Je sais, déjà, qu'il est fort risqué de donner la vie au Togo. Je peux encore choisir, et lui offrir, à lui et à sa maman, le confort d'une naissance dans un hôpital parisien. Et après ? Toujours le privilège de l'école française ? Et les autres gosses, bordel ? Ceux de Todomé, qui survivent dans la poussière, qui font l'école de brousse sous la paille, sans véritable instituteur. Qui à 20 ans ont le plus grand mal à s'exprimer en français, et sortent à peine de 3ème, qui n'auront jamais la possibilité d'aller à l'université, et dont la seule issue est le travail de la terre, semences et engrais Monsanto, et la prière que la pluie soit bonne cette année, car la terre elle, ne l'est plus depuis déjà si longtemps. Où l'exil, chemin dangereux. Reste alors la prière qu'un jour quelqu'un vienne les aider. Et la joie, de recevoir quelques cahiers et stylos... Et d'applaudir... « L'école, c'est l'espoir. » s'exclame Séraphine, 14 ans, fille du poète, quand on lui demande où est l'espoir dans ce monde de fou. Quand et comment prend-t-on conscience de la nécessité de s'organiser, de se mettre ensemble pour dire « Basta ! » ? Quand on sait que les zapatistes, descendants des indigènes d'Amérique, ont mis 500 ans pour se lever, s'organiser dans l'ombre, se lever un beau matin de 94, et construire leur autonomie dans la douleur. Sur le campus, à Lomé, on empêche les étudiants de se rassembler pour exiger l'amélioration de leurs conditions. Et on annonce le doublement du prix de l'inscription, et la fin des tranches d'aides. Les étudiants vont-ils se mettre à marcher chaque samedi ? Et les paysans pauvres de Todomé les rejoindront-ils ? Si l'armée commence à tirer, comme le 22 juin dernier, en parlera-t-on en dehors du Togo ? Est-ce pour cela que nombreux sont ceux qui préfèrent vivre à genoux, plutôt que de mourir debout ? J'ai pas de réponses à ces questions, et parfois ça m'angoisse. Mais je marche, non pas chaque samedi, mais plutôt tous les jours, pour essayer d'inventer un autre avenir possible. Pas facile de construire dans un pays où tout semble si anéantie. La tyrannie a duré longtemps. Le peuple a bien du mal à trouver la force de se lever, d'entrer en résistance. La démocratie a besoin de contre-pouvoir. C'est une citadelle à conquérir, et qu'il faudra ensuite défendre. Modestement, on essaye ici de participer à l'éveil des consciences, en cherchant un mode de vie moins agressif, moins nocif, pour la planète et pour soi-même. Quand on regarde autour, y'a pas grand monde évidemment, mais ceux qui résistent ont la même rage dans le regard, et l'on marche dans la même direction. C'est peut-être là l'espoir. C'est déjà ce qu'on peut dire. Et c'est déjà beaucoup ! Zoul zoul@no-log.org http://www.zoulstory.com